À l’ONU, la course est encore longue, mais les choses se précisent. Le successeur d’António Guterres pour le poste de secrétaire général sera connu en octobre. D’ici là, des votes indicatifs vont s’enchaîner, ils permettent d’affiner les pronostics. Et pour le moment, les deux candidats du continent africain (le Sénégalais Macky Sall et l’Ougandais Olara Otunnu) n’ont pas convaincu. Professeur de droit en Afrique du Sud, Carlos Lopes a été secrétaire exécutif de la Commission économique de l’ONU pour l’Afrique. Il analyse les chances du continent pour obtenir ce poste prestigieux. Il répond aux questions de Guillaume Thibault.
RFI : Le premier vote indicatif du Conseil de sécurité a vu la candidate du Costa Rica, Rebeca Grynspan, plébiscitée. Un vote décevant pour les deux candidats de l’Afrique, le Sénégalais Macky Sall et l’Ougandais Olara Otunnu ?
Carlos Lopes : Le premier vote indicatif, à mon avis, ne bouleverse pas l’analyse politique des candidatures africaines qui étaient déjà un peu présentes. Il la confirme plutôt. Dans le cas de Macky Sall, le soutien officiel finalement apporté par le président Bassirou Diomaye Faye est venu un peu tard et n’a pas pu rétablir une cohérence institutionnelle, si je peux dire comme ça, parce que le Sénégal reste profondément divisé sur son héritage, sur sa candidature. Le Sénégal a également profondément divisé la sous-région et je pense que la candidature est mal partie. Pour Olara Otunnu, c’est très différent. Il reste une personnalité respectée dans l’histoire des Nations unies. Mais en tant que représentant permanent de l’Ouganda, il avait été un des principaux artisans de l’introduction de ce qu’on appelle maintenant le vote indicatif « straw poll » (un vote informel, ndlr). Mais cette contribution historique ne suffit pas à compenser son entrée tardive. Il a un parcours politique assez difficile à déceler, avec des zigzags, avec des difficultés dans ses relations avec le président actuel. Son prestige diplomatique appartient davantage à l’histoire qu’à son présent politique.
Est-ce que cette candidature ougandaise vient affaiblir l’Afrique et donc affaiblir Macky Sall ?
Je pense qu’il y a un autre élément qui mérite d’être souligné et qui affaiblit n’importe quelle candidature africaine. En maintenant ces candidatures dans une élection, le principe de rotation régionale favorise clairement l’Amérique latine et les Caraïbes. Je pense que l’Afrique prend le risque d’apparaître comme remettant en cause le principe dont elle a elle-même largement bénéficié par le passé. Les deux secrétaires généraux africains, Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan, avaient pu compter sur un soutien très large des autres régions du Sud, précisément parce qu’elles respectaient cette logique de rotation. Affaiblir aujourd’hui ce principe pourrait créer un précédent dont l’Afrique elle-même pourrait pâtir. Et je pense que c’est ça qui affaiblit au départ déjà ces deux candidatures.
Est-ce que Macky Sall doit aller chercher le soutien officiel de l’Union africaine pour peut-être justement changer la donne ?
D’abord, il n’y a pas vraiment de possibilité de le faire. Du point de vue des procédures, ce serait extrêmement compliqué. Cela exigerait presque une réunion exceptionnelle du Conseil exécutif de l’Union africaine, qui n’est pas prévue pour le mois prochain jusqu’à la fin de l’élection. Mais du point de vue politique aussi, ce serait très difficile de mobiliser les pays qui ont démontré de la résistance. Il y avait tous les grands pays qui étaient du côté de la Résistance, justement parce qu’ils ont invoqué le principe de la rotation régionale. Je pense donc que c’est vraiment difficile de pouvoir convaincre l’Union africaine après que le pays qui est responsable de la présidence rotative, le Burundi, ait dépassé un peu son rôle et proclamé cette candidature sans passer par les procédures habituelles. Il y a donc beaucoup de malentendus et de difficultés politiques qui ont été créés et qui rendent cet appui de l’Union africaine pratiquement impossible.
Macky Sall, qui a rencontré depuis le mois de mars les quinze membres du Conseil de sécurité, a obtenu six bulletins favorables, sept bulletins défavorables et deux sans opinion. La candidature de Macky Sall est-elle encore légitime ? Doit-il la retirer ?
Il a fait un communiqué en disant qu’il continue avec sa candidature et je pense que c’est une décision qui est logique pour lui. Les premières consultations servent davantage à mesurer les équilibres qu’à désigner un vainqueur. Mais bien sûr, si on regarde tous les candidats qui se sont présentés à ce premier vote indicatif, il est celui qui est en plus grande difficulté, de loin.
Le turnover au poste de secrétaire général des Nations unies n’est pas obligatoire, mais il est souvent cité. Cette année, c’est au tour de l’Amérique latine. Peut-on espérer voir une femme obtenir pour la première fois le poste de secrétaire général ?
Je pense que les deux mieux placées après ce premier vote sont Rebeca Grynspan et Carolyn Rodrigues-Birkett. Je pense qu’elles ont vraiment fait un parcours remarquable toutes les deux. Je pense donc qu’on a une vraie chance qu’une de ces deux puisse éventuellement obtenir le poste. C’est une dimension qui est devenue politique par ailleurs. Après près de 80 ans d’existence sans aucune femme au poste de secrétaire général, de nombreux États considèrent que le moment est venu de corriger cette anomalie historique.
Source : RFI











